Marguerite

Assise comme chaque soir sur la margelle de pierre du puits, elle parcourait de son regard clair la verte campagne environnante. Le doux clapotis de l'eau s'échappant du puits et rejoignant la rivière proche apaisait son âme tourmentée. La brise du soir faisait onduler les feuillesdes peupliers, qui semblaient lui dire alors: ne pleure pas, tu n'es pas seule. Les saules pleureurs avec leurs longues branches aux feuilles fines reprenaient en écho leurs propos : écoute, disaient ils, regarde, tu es loin d'être seule. Ce qui était vrai. Elle n'était pas seule au sens propre du terme. Tout autour d'elle la vi fourmillait. Les hirondelles aux joues rouges trissaient dans le ciel bleu de l'été, une petite coccinelle à points noirs toute jeunette grimpait peit à petit le long d'un brin d'herbe, quelques libellules folles faisaient la course autour d'elle. Non, décidément, elle n'était pas seule. La vie palpitait et pourtant son coeur saignait. Dans le silence alentour, elle s'autorisa à verser quelques douloureuses mais silencieuses larmes. Elle pleurait ses amours perdus, sa vie passée et son avenir sombre. Son coeur brisé, devenu froid désormais, semblait à chaque battement soulever des vagues de regrets et de remords. Jusqu'ici elle avait tenu bon et était restée forte mais son mari avait désormais rejoint le royaume des Ombres, vaincu par la maladie, et, douleur suprême !, son unique enfant, le dernier espoir de ses vieux jours, avait péri dans un tragique accident. Un crash d'avion. Aucun survivant. Une catastrophe de plus dans sa vie.
Nul nouvel horizon ne s'ouvrait devant elle. Au loin, les cloches de l'église de St Jean sonnaient dix neuf heures
.

Dix neuf heures, l'heure du soir même si le soleil siège encore parmi les nuages. L'heure pour la femme de s'extirper du bois. Quitter la paix de l'isolement pour le village. Elle entend déjà les jeunes enfants rentrer chez eux en courant. Elle coupa à travers un champ de blé, songeant à l'horaire. Dix neuf heures, son mari revenait du travail et rejoignait la table où le fils attendait déjà, les couverts dans les mains. Dix neuf heures, l'heure où on lui annonça la mort de son époux, il y a près d'un an. Mais ce soir il n'y a personne : elle sera seule compagnie au silence mortuaire triste mais glacial. Ce fut trop, elle s'arrêta net dans le champ, tout le tube digestif noué. Elle eut juste le temps de s'accroupir, les bras autour des tibias, la tête entre les genoux avant que son corps ne se mette à convulser. Les pleurs éclatèrent. La douleur lui était insupportable et les larmes n'arrangeaient rien. Plus elles coulaient sur ses jours, plus elles incitaient à leurs soeurs à quitter l'oeil. La femme finit par s'écrouler sur le côté; et la peine pour affirmer sa victoire, redoubla d'intensité. Elle aurait voulu crier, elle aurait voulu s'enfuir mais son tourment la gardait clouée sur le sol


Combien de temps resta-t'elle ainsi prostrée dans ce champ, en proie au plus vil chagrin, elle ne saurait le dire. Les larmes l'avaient vidée de toute son énergie. De toute façon, personne ne l'attendait plus nulle part, elle pouvait rester là et attendre la mort, qui s'en soucierait après tout? Sa maison, la plus isolée du village, n'était désormais plus qu'un lieu vide, hantée par des souvenirs, tous plus douloureux les uns que les autres. Après la mort de ses êtres chers, elle n'avait pas eu le courage de trier et de ranger leurs affaires de sorte que tout était resté en l'état. Un lieu figé dans le passé, un musée consacré à une vie désormais bel et bien finie. Elle ne pouvait se résoudre à partir de cette maison, elle y avait toujours vécue. Enfin, depuis son mariage, pour ses dix huit ans. Avant, elle vivait dans la seule autre maison du village, chez ses parents. Mais ses parents étaient morts depuis longtemps et ses frères et soeurs avaient définitivement coupé les ponts quand elle avait épousé Eric, le fermier voisin et principal rival de sa famille. La vie s'acharnant sur elle plus encore, elle eut quelques problèmes à concevoir un enfant. D'ailleurs, elle approchait des quarante ans quand ses prières furent exaucées. Elle avait prié Dieu chaque jour et, semble-t-il, il n'exauça son voeu que pour lui infliger la douleur suprême de lui reprendre son enfant dix sept ans plus tard. De plus, Marguerite appréhendait maintenant de se retrouvers seule chez elle, assise devant sa porte et d'entendre que dans toute la vallée la vie continuait tandis que pour elle, la vie était un supplice que seule la mort arrêterait. Mais la mort ne voulait pas d'elle...
Le soleil était couché depuis longtemps quand elle releva enfin la tête. Le ciel bleu de l'été avait fait place à un magnifique ciel sombre et étoilé. Elle se redressa sur son séant et, levant la tête, se plongea dans la contemplation des étoiles. Elle laissa ses pensées vagabonder, méditant sous le ciel étoilé. Elle savait que la lumière provenant des étoiles nous parvenait en décalé, et qu'à l'heure où ses yeux contemplaient cette merveille, l'étoile pouvait très bien être morte. C'est beau, se dit-elle, même après sa mort, l'étoile continue de briller... pour nous en quelque sorte.
Mes deux étoiles les plus précieuses et les plus brillantes sont mortes, pensa-t-elle, mais elles continuent cependant de briller dans mon coeur.
Un éclair de lumière, dans le ciel attira son attention. Etonnée, Marguerite réfléchit. On aurait dit une étoile filante mais elle était passé si vite qu'elle ne pouvait le certifier. Un deuxième éclat de lumière capta son regard. Quel jour étions nous? Elle avait perdu toute notion de temps depuis ces drames qui avaient marqué sa vie mais, en réfléchissant bien, elle se remémora la date. le 10 Août. Nous étions le 10 Août. Et c'était la nuit des étoiles filantes. Fais un voeu, pensa-t-elle. Elle pouvait faire autant de voeux qu'elle le voulait, elle savait qu'à cette période de l'année, il était possible d'observer au moins une étoile filante par minute. Qu'est ce que je veux? se demanda-t-elle. Rejoindre mes morts fut la réponse qui s'imposa. Alors, toute la nuit, à chaque nouvelle étoile filante, Marguerite appela à elle la Mort, de tout son coeur, de tout son être. Au petit matin, l'air frais de la nuit la fit revenir à la réalité : ce froid, ce n'était pas celui de la Mort, mais le signe qu'elle était au contraire bel et bien vivante...

Elle releva son corps pour restée assise par terre. Elle regarda ses avant-bras nus salis par la boue et couverts de rosée matinale. Elle sentait le sang couler dans ses membres, elle avait froid, sa tête était engourdie, elle était bel et bien vivante. Mais au lieu de s'en réjouir, de s'en contenter, une haine recouverte de dégoût monta en elle.
Une lueur traversa ses yeux, elle comprit que le mal était en elle. La sensation horrible que sa chaîr rongeait ses os, que le mal devait sortir. Elle se leva doucement au milieu du champ, les yeux fixés sur les avant-bras pleins de terreur, pleins de haine. Un millier de questions pleuvait dans son esprit; des questions sur la vie, son but, ce qu'elle pourrait faire si son mal ne sortait pas très rapidement. Son regard parcouru les alentours et s'arrêta sur le village. Ce lieu rattaché à toutes ses douleurs, sanctuaire de sa damnation; il fallait le quitter. Marguerite se serait bien enfuie en courant à l'opposé des résidences si elle était dans son état normal, si elle suivait sa conscience. Mais cette dernière fut complètement noyée par une nouvelle forme de conscience, haineuse, noire, gorgée d'horreurs, assoiffée de violence, de vengeance sur la vie. Elle courba légèrement le dos de façon que quelques unes de ses mèches brunes tombèrent devant son visage, elle sentait ses yeux devenus pâles revêtir leur parure la plus inexpressive.= et inquiétante.
Soudain, tel un athlète qui prend son départ dès le coup de pistolet, son corps se mit en marche à un rythme rapide, trop rapide. Son corps n'ayant pas pris suffisamment de repos, tanguait, penchait, titubait, mais sa volonté insidieuse ne s'en souciait pas. La tension coulait dans son dos, toujours plus, pour aller toujours plus vite, mais sans jamais courir. Elle arriva dans le village, au bout de l'impasse où elle résidait. Personne n'était levé, même le soleil n'était pas visible, simplement l'aube grise de tristesse et de nostalgie, comme si le ciel, témoin d'une tragédie proche, se lamentait. Elle arriva devant sa maison, clencha la porte d'entrée, une certaine férocité sur le visage.
La poignée remua mais rien de plus ne se déroula. Marguerite pensa, entre deux vagues noires, qu'elle avait
fermée la porte avant de partir et qu'elle aurait pu perdre la clé dans le champ. Elle ferma les yeux et poussa un soupir pour accompagnée une brûlante intensité nerveuse le long de sa moelle épinière, puis avança machinalement vers la fenêtre et plongea son bras dans la vitre. Elle rétracta son bras maintenant maculé de sang et répéta l'opération jusqu'à ce qu'elle ait formé un trou assez grand pour se glisser dans son domicile. Elle était devenue insensible à la douleur, insouciante que n'importe qui aurait pu la prendre pour une cambrioleuse et appelait les forces de l'ordre. Le verre craqua sous ses chaussures. Son corps entra dans la cuisine tel un zombie et saisit un couteau. Marguerite pouvait voir son reflet sur la lame pure du couvert. Son oeil plongé dans la pupille reflétée
.

Elle voulait en finir une bonne fois pour toute. Trop de haine, trop de colère, trop de rage même se bousculaient dans son esprit. Ce serait si simple de se trancher les veines, là, mais après ? Marguerite s'observa dans la lame, regarda son poignet, déjà ensanglanté, passant de l'un à l'autre, s'interrogeant une dernière fois. A quoi bon vivre quand tout ce que vous aimez est mort ? Plus rien, non plus rien n'y personne ne l'attendait plus. Elle n'était déjà plus que l'ombre d'elle-même mais pourtant, au seuil du grand saut, elle hésitait encore. Pourquoi ? se demanda-t-elle. De quoi ai-je donc peur ? La vie ne mène à rien et pourtant on se refuse à admettre qu'on y tient quand même. Et sa vie à elle, qu'avait-elle été ? Si ce n'est une vie de souffrance et de misère. Tous l'avaient reniée, rejetée, laissée, abandonnée, méprisée, oubliée, haïe. Seul l'amour qu'elle portait à son époux et à son fils l'avait maintenue en vie et sur le droit chemin. Mais maintenant, qu'est ce qui la retenait de mener à bien tout ce qu'elle aurait dû et pu faire tout au long de sa vie ? Oui, dit-elle à son reflet dans la lame. Avant de quitter définitivement cette terre, il me reste une dernière chose à faire...
Résolue, mais le couteau en main quand même, elle sortit de la cuisine et grimpa au grenier. Elle savait que ce qu'elle cherchait se trouvait quelque part là-haut, dans une vieille malle poussiéreuse et oubliée depuis fort longtemps. Depuis son mariage en fait si elle avait bonne mémoire. Il n'est pas trop tard se dit-elle, parcourant le grenier de son regard clair à la recherche de son trésor perdu. Enfin, mais où peut bien se trouver cette fichue malle ? Soudain, un éclair surgit dans sa mémoire : elle avait été vendue lors d'une brocante quelques années auparavant, son mari ayant décidé de nettoyer un peu le grenier et de le vider de tout ce qui l'encombrait. Voyons, qu'avait-elle fait du contenu de cette malle ? Elle n'avait pas dû laisser son mari découvrir son secret, ça, elle en était sûre. Où est ce qu'elle avait bien pu ranger ça ? Réfléchis Marguerite, réfléchis. Certes, tu n'es pas fraîche et dispose mais tu n'as pas pu oublier ça quand même ! Non, elle n'avait pas oublié, elle se souvenait même parfaitement maintenant où elle avait caché ce qu'elle cherchait. Espérons que les rongeurs de la maison ne soient pas passés avant elle. Elle se dirigea vers un coin du grenier et s'accroupit. Posant enfin son couteau, elle glissa son doigt dans un minuscule trou entre deux lattes et souleva une de ces dernières. Puis, elle dégagea un peu plus la zone et découvrit avec bonheur que son paquet était toujours là, tel qu'elle l'avait laissé quelques années plus tôt. Avec précaution, elle attrapa l'objet recouvert d'un linge, comme une mère son enfant. Elle le déposa presque tendrement sur le plancher, et délicatement, dénoua le linge qui entourait son espoir renaissant. Il était intact, là, sous ses yeux : son grimoire.
Elle se remémora la journée où enfant, sa grand-mère mourante l'avait conviée à son chevet pour lui transmettre son héritage. Elle seule savait ce qu'il s'était dit dans cette chambre cette journée là, elle seule avait pu bénéficier de l'héritage de son aïeule, c'est d'ailleurs ce qui avait en grande partie suscité la haine entre elle et le reste de sa famille. Et elle seule avait désormais libre court de faire bon ou mauvais usage de cet héritage. Car Marguerite ce jour là avait reçu le « don », comme on l'appelait alors. Sa grand-mère lui avait alors, sur son lit de mort, révélé le secret qui pesait sur certaines femmes de sa famille, depuis plusieurs générations déjà, ainsi que donné ce grimoire qu'elle tenait aujourd'hui même entre ses mains, après tant d'années sans y toucher.
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# Posted on Saturday, 06 September 2008 at 5:27 AM

Edited on Wednesday, 08 October 2008 at 4:42 AM